[Interview] Jean-Michel Guarneri (ASLOG) :"Les technologies de mécanisation d'automatisation et de robotique vont se démocratiser"

Jean-Michel Guarneri, Président de l'Association française de la supply Chain et de la Logistique (ASLOG)
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Interview de Jean-Michel Guarneri, Président de l'Association française de la supply Chain et de la Logistique (Aslog) qui rassemble 400 entreprises adhérentes, soit plus de 2.000 collaborateurs, membre fondateur de l'ELA (European Logistics Association) qui regroupe 33 pays et membre de la Commission nationale des services.

On parle de plus en plus d'usines logistiques, voire d'entrepôts entièrement mécanisés... Quelles sont les raisons de ce mouvement ?

Ce mouvement est en premier lieu lié à la complexification des flux logistiques  caractérisés par l'avènement de l'omnicanal, à savoir la capacité d'adresser différents types de canaux de distribution à partir d'un même entrepôt, au traitement de flux de plus en plus importants, et à la nécessité de produire une qualité optimale en préparation de commandes. On n'a plus droit à l'erreur, en particulier dans le e-commerce. Nous constatons un processus de réduction du nombre d'intermédiaires entre les industriels et les clients finaux. Et ce, dans tous les secteurs d'activité. Du coup, l'erreur logistique subie par le client final le rend mécontentement et peut générer une réaction négative sur les réseaux sociaux. Autre raison : la réduction des délais de livraison. Dans les nouveaux centres logistiques, les temps de préparation de commande passent de 24 heures à moins de 2 heures ! L'émergence du digital dans les entrepôts, du Big Data, des l'intelligence artificielle et des systèmes auto-apprenant vont se combiner pour améliorer les niveaux de services et poursuivre la quête de la réduction des coûts logistiques..

A quel niveau de maturité ce mouvement est-il parvenu ?

Bon nombre de secteurs d'activité doivent mécaniser, automatiser et robotiser leurs entrepôts. Avec la mécanisation, on remplace des tâches de transitique par des convoyeurs et des matériels de transitique. De leur côté, les robots de gestion des flux stockés et de préparation des commandes permettent d'automatiser des processus logistiques complets. A côté de cela, les objets connectés commencent à s'intégrer dans les process intralogistiques. Par exemple, certaines nouvelles lignes de convoyeurs sont fabriquées à partir de modules unitaires intelligents capablent de se reconnaitre entre eux. Leur supervision est par conséquent instantanée car chaque module comprend une intelligence embarqué. Il y a aussi des chariot élévateurs et des AGV connectés. Dans les entrepôts, les missions seront de plus en plus réalisées par des moyens robotisés qui seront supervisés et pilotés par des systèmes intelligents. Ces nouvelles technologies rendent les installations à la fois agile et flexible. On peut déplacer ou recomposer une ligne de production de colis en quelques heures. Avec ce type de convoyeurs et ces robots à intelligence embarquée, l'investissement ne se déprécie plus car les installations sont reconfigurables à volonté, donc plus pérennes. C'est une bonne nouvelle pour nos entreprises ! D'autant que, en France, nous avons de belles startups dans ces domaines.

Qu'en est-il de la demande ?

Les grandes "cathédrales" entièrement automatisées existent depuis plusieurs dizaines d'années. Tous les grands constructeurs proposent des solutions de ''Full Automation'' pour le traitement de flux importants et multi-canal. Il y a 10 ans, un entrepôt mécanisé gérait un stock de 8 à10.000 références, traitait 10.00 à 15.000 commandes par jour et alimentait un seul canal de distribution. Aujourd'hui, les entrepôts modernes gèrent 100.000 à 200.000 références, peuvent fabriquer plus de 60 000  commandes par jour et alimentent des canaux de distribution hétérogenes. Où met-on la barrière entre mécanisation et robotisation ? De mon point de vue on peut considérer que les systèmes de moins de 10 millions d'euros sont plutôt assimilables à de la mécanisation. Au-delà de 10 millions d'euros d'investissement dans la plupart des cas on parlera d'entrepôts automatisés et robotisés. En France, on estime qu'il existe déjà près d'une centaine d'entrepôts automatisés et robotisés.

Dans quels domaines ?

Les projets actuels les plus aboutis se trouvent dans le e-commerce et la vente à distance (VAD) car ces secteurs d'activité ont du faire face à de fortes croissances de volumes de commandes hétérogènes à préparer, à d'importants phénomènes de saisonnalité, et de fortes tensions sur les coûts logistiques, sans compter l'exigence de qualité attendue par les clients finaux. Ces toutes dernières années, la grande distribution a également pris le pas de l'automatisation et toutes les grandes enseignes de ce secteur sont entrain d'investir massivement plusieurs centaines de millions d'euros dans ce domaine.

Pour l'instant, la cobotique ne connaît que de rares applications en logistique. Dans quelle mesure, à votre avis, va-t-elle va se développer ?

Pour moi, la cobotique c'est l'art de faire cohabiter les hommes et les robots dans un même univers de production. Cela va dans le sens de l'histoire que d'assister les hommes dans des environnements à forte pénibilité de travail. D'autant que les processus de mécanisation et l'automatisation, en réduisant la présence humaine dans les entrepôts, ont contribué dans certains cas, à intensifier la pénibilité de certaines tâches en raison de l'augmentation de la volumétrie des flux traités par chaque opérateur. C'est un effet pervers. D'où la nécessité de travailler sur l'ergonomie des postes de travail afin de réduire cette pénibilité. Il va sans dire que la cobotique est une nécessité ! Il y a donc un lien évident entre le mouvement actuel d'automatisation et de robotisation et le besoin d'apporter de l'aide aux opérateurs qui manipulent beaucoup plus de flux qu'auparavant. Dans certains entrepôts, les opérateurs manipulent ainsi jusqu'à 20 tonnes de produits par jour !  

Les drones vont-ils se développer dans l'entrepôt ?

Oui. Ils ont une place à prendre pour livrer des zones reculées, tels que les hameaux difficiles d'accès à la suite des chutes de neiges importantes par exemple. Ce mouvement devrait s'amplifier. Dans l'entrepôt, on a commencé à réaliser des inventaires physiques de palettes à l'aide de drones. Mais le drone peut faire bien plus de choses : rechercher des produits égarés, livrer des produits, consommables ou fournitures sur des postes de travail, aller chercher des produits à faible rotation, garantir la sécurité des hommes, des installations et des produits par des actions de surveillance. Avec l’avènement des technologies connectées, le drone va d'autant mieux trouver sa place qu'il sera relié au superviseur informatique qui gère les missions d'exécution logistique.

Jusqu'ici, le secteur de la logistique a été un secteur d'intégration sociale par le travail. Surtout pour des personnes au départ peu qualifiées. Dans quelle mesure aura-t-on encore besoin des opérateurs humains dans les entrepôts logistiques ? 

C'est vrai : le secteur de la logistique est et restera une grand secteur d'intégration sociale par le travail. Je connais bon nombre de dirigeants logistiques qui ont commencé leur carrière comme préparateur de commandes, manutentionnaire ou carriste... Un simple préparateur de commandes peut très vite devenir manager lorsqu'il doit intégrer et encadrer des intérimaires pendant les périodes de forte saisonnalité. Dans 10 ans, il est fort probable que notre secteur ne créera plus des emplois de façon exponentielle. Aujourd'hui il y a plus de 1.800.000 salariés qui occupent des fonctions en logistique et en supply-chain. Dans les prochaines années ce chiffre baissera sûrement, mais il  y aura la création de nouveaux emplois plus qualifiés. Mais je ne crois pas à une diminution brutale du nombre d'emploi dans notre secteur: relever le défi de préparer des produits hétérogènes au sein d'un même colis et faire en sorte qu'ils ne s’abîment pas pendant le transport nécessite encore beauoup d'intelligence humaine sur les postes de travail. A titre d'exemple, insérer dans un même colis des bouteilles de vins et des paquets de ships, des tablettes de chocolat avec de pots de pâte à tartiner, une boîte de plaquettes de freins de voiture avec des ampoules de phares, etc.. n'est pas une opération simple et facilement robotisable pour garantir un sur-emballage sécurisé. Et puis le développement de l'automatisation et de la robotisation associé à  l'apparition du digital et des objets connectés dans les entrepôts, vont êtres source de développement personnel pour les opérateurs qui le souhaitent. C'est pourquoi je suis intimement convaincu que ce secteur va rester un vecteur d'ascension sociale. 

Les technologies de mécanisation, d'automatisation et de robotisation vont-elles se démocratiser auprès des TPE, PME et PMI ? 

L'augmentation du coût du travail et le passage aux 2/8 voir aux 3/8, rendent les systèmes automatisés plus rentables donc plus attractifs. Oui, ces technologies vont se démocratiser. Grâce aux convoyeurs intelligents par exemple on va passer outre ce qui est cher tels que les câblages électriques, les automates et leur programmation, l'édition et l'intégration de WCS. Les objets intelligents vont se reconnaître les uns les autres et fabriquer automatiquement leur système de supervision. Unitairement ces matériels sont plus chers mais grâce à leur intelligence embarquée, le coût global de la construction du système va baisser. Si on rajoute une couche d’intelligence artificielle, de Cloud et de Deep Learning, les objets connectés vont non seulement former un système de pilotage, mais également s'enrichir de leurs propres expériences pour une meilleure qualité, un meilleur délai, un meilleur coût et, par la même, un meilleur service. Ce sont ces systèmes experts qui vont contribuer à démocratiser la technologie.

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